Salon du Livre de Boulogne-Billancourt

Sylvie Le Bihan

En signature dimanche à l’hôtel de ville.

© Eric Garault
© Denoël

C’est l’histoire d’une amitié totale entre Albert Camus et Louis Guilloux, écrivain tombé dans l’oubli après voir été qui fut prix Renaudot en 1949. Une fraternité qui puisait ses racines dans leur fidélité aux origines, une même vision de la vie. Cette histoire se révèle dans les années 80 sous les yeux d’une jeune héroïne, chargée de préparer une émission Apostrophes sur Camus… Voilà une formidable balade littéraire, entre réalité et fiction, entre la Bretagne et Saint-Germain des Prés, des années 30 aux années 1980.

Il était un peu l’écrivain de la famille, puisqu’il habitait en face de la maison de mon grand-oncle à Saint-Brieuc et que mon père, qui l’avait rencontré pendant l’Occupation, est resté ami avec lui jusqu’à sa disparition, en octobre 1980. J’ai non seulement été élevée par un admirateur de Guilloux, qui m’a fait découvrir ses superbes romans très tôt, mais j’ai aussi eu la chance de le croiser plusieurs fois chez nous. Néanmoins, la vraie rencontre s’est faite bien plus tard, lorsque j’ai pu apprécier son style, ses engagements et sa fidélité en amitié.

Élisabeth est une jeune femme de presque 30 ans, qui a claqué la porte de ses parents pour travailler dans le milieu littéraire londonien de la fin des années 1970. Dans un Londres punk, cette fille unique, anticonformiste, très critique des aspirations de ses parents à rentrer dans le rang, cherche des racines auxquelles se raccrocher. Elle rencontre Bernard Pivot, qui lui confie des missions pour sa célèbre émission Apostrophes, dont celle de préparer un spécial Camus, ce qui lui permet de faire la connaissance de Guilloux. Au fil de leurs échanges, il lui raconte ses amis, leurs combats communs, leurs amours et leurs souffrances. Elisabeth découvre un homme bon derrière le caractère granitique du Breton et, à travers cette amitié intergénérationnelle, prend une leçon de vie.

Guilloux était le fils d’un cordonnier de Saint-Brieuc qui, à cause des séquelles de la tuberculose des os contractée à l’âge de deux ans, n’a pas pu, à son grand regret, devenir artisan ou ouvrier et a donc décidé d’exercer le métier d’écrivain pour porter la parole de ceux de sa classe. Monté à Paris, il fréquente les milieux littéraires grâce à l’entraide qui existait entre les écrivains de province comme lui. Son premier livre, La Maison du Peuple, est remarqué par la critique et lui ouvre les portes des salons parisiens ainsi que celles du cercle germanopratin. Le Sang noir (1935) le consacre comme un écrivain majeur et Malraux, Gide, Aragon, Dabit… louent son style et l’importance de ce texte. Certes, Guilloux n’a pas la notoriété de Céline, mais beaucoup d’auteur(e)s contemporains regrettent que ses romans aux thèmes criants d’actualité ne soient pas plus connus, voire étudiés.

Albert et Louis se sont rencontrés chez Gallimard à la Libération, grâce à Jean Grenier, qui était le professeur de philosophie de Camus à Alger et le très bon ami de Guilloux (ils s’étaient rencontrés à la bibliothèque de Saint-Brieuc). Jean a fait lire Guilloux à Camus, qui a été bouleversé car, au fil des pages, il retrouvait un frère ayant vécu comme lui une enfance pauvre mais heureuse ; les deux avaient été aimés à la maison. Puis ce fut comme un coup de foudre : ils ne sont plus quittés, même si Guilloux rentrait souvent en Bretagne. Ils s’échangeaient leurs manuscrits, en attendant fébrilement les corrections ou remarques de l’autre ! Et puis arriva l’accident de Camus et la déflagration…

Ce livre a reçu à Fontvieille le Prix du Roman qui fait du Bien, dont je suis très fière ! On me dit qu’il apporte de la joie, de la douceur, du bonheur, car il parle de fraternité, d’amitié, de confiance en l’autre, d’engagement, de solidarité… Je parle de valeurs dont nous avons tellement besoin, surtout en ce moment; je développe l’idée que le lien est essentiel et que faire du bien est non seulement notre devoir, mais aussi le premier pas vers notre propre bonheur.

(Propos recueillis par Christiane Degrain)