BD – Rébétissa (Futuropolis). Présent vendredi et samedi.


Avec près de 25.000 exemplaires vendus, encensé par la presse et les libraires, multi primé à Angoulême et ailleurs, Rébétiko avait marqué l’histoire de la bande dessinée dès sa sortie en 2009. L’album racontait comment en 1936, le dictateur Metaxás frappe de censure le rébétiko, une musique qu’il accuse de démoraliser la jeunesse grecque. Dans cette suite, on retrouve Beba, jeune chanteuse, qui va chercher comment sauver sa passion, son métier et le café où elle se produit, aidée de Markos, Bátis, Stavros et Anestis, protagonistes du premier livre. Rencontre avec l’auteur.
Parlez-nous de ces musiciens nomades et hédonistes, que nous avons rencontrés dans Rébétiko. Pourquoi avoir eu envie de continuer l’histoire 15 ans après ?
Dans les années 1920-1950, ce sont des personnalités marginales de la société grecque. Le rébétiko est maintenant reconnu patrimoine culturel immatériel par l’Unesco. Tous les Grecs le connaissent aujourd’hui. Mais la vie des « Rébètes » a été très rude. Ils ont subi d’abord le mépris puis une censure extrêmement sévère, mais ont voué leur vie à cette musique et à leurs instruments, qui sont le bouzouki, le baglama, le kanoun, le cymbalum. Cette musique est un mariage entre Orient et Occident. À ce titre, elle est, selon moi, emblématique des fruits que peuvent donner sur le long terme les mélanges de culture au-delà des peurs court-termistes, des replis et des problèmes réels. Et puis, ce qui me fascine, au-delà du parcours de cette musique dans la société grecque, c’est la nécessité pour ces personnes d’exprimer leurs voix sous forme d’art alors que la survie aurait pu demeurer leur seule préoccupation. L’art pour faire un peu plus que survivre. C’est une question qui traverse beaucoup de mes livres, la place de l’art (sous toutes ses formes) qui percute de manière inattendue nos vies quotidiennes. J’y suis sensible probablement car c’est ce que j’ai vécu, ce que je vis au quotidien avec la pratique du dessin et de la bande dessinée qui a magnifié ma vie. Et donc quinze ans après, ça me semble toujours pertinent à souligner, j’avais envie de prolonger cette question et renouer avec ces enjeux et ces personnages puissants.
Vous présentez une extraordinaire galerie de personnages, humains et complexes, qui doivent faire face à des choix déchirants. En quoi Rébétissa et la Grèce des années 30 sont-ils universels et résonnent-ils dans notre monde aujourd’hui ?
Le rebetiko est en ce sens emblématique. Il y a des particularismes liés à la situation politique, culturelle et sociale en Grèce dans l’entre deux guerres, mais les questions que soulèvent le rebetiko font écho à celles qu’on peut trouver dans le blues, le chaabi, le tango et autres musiques portuaires. Des musiques populaires où il est question de misère, d’exil, d’amours foireuses, de rapport à la police, de codes d’honneur, et dans le rébétiko un humour, un argot, un culot monstre. Le général Metaxas, qui prend le pouvoir en août 1936, cherchant à occidentaliser la Grèce, censure les notes orientales présentes dans le rébétiko qu’il accuse de corrompre et de ramollir la jeunesse. Argument qui, à peu près dans les mêmes termes, condamna Socrate ! Une recherche rapide vous édifieraient sur le nombre de censures exercées à travers les siècles et les pays…
La question des censures étatiques revient malheureusement régulièrement. Par exemple, depuis un an en Tchétchénie, le tempo de la musique est interdit à moins de 80 bpm (battements par minute) et plus de 116 bpm, car ces dernières sont appréciées par les communautés LGBTQA+. On peut aussi voir, aux États-Unis, l’Etat fédéral réintroduire des interdictions de livres, d’expositions… Ce ne sont que deux exemples actuels ; il y en a d’autres.
Vous êtes à la fois scénariste, dessinateur et coloriste, est-ce une façon de garder la maîtrise sur un album qui vous tient à coeur ?
C’est un sujet qui résonne particulièrement pour moi et que je marie avec des éléments personnels, autobiographiques, donc c’est surtout pour cette raison que je dois le faire seul. Quant au dessin et aux couleurs, mes voyages en Grèce m’ont offert de saisir des lumières, des ambiances, des situations que j’ai eu envie et pris grand plaisir à transmettre. Les visages des acteurs du rébétiko sont également impressionnants. Il y a de véritables « gueules » et des ambiances puissantes. Et j’adore ça. Le plaisir de travailler en bande dessinée le rythme des cases, les attitudes et le silence pour faire imaginer la musique et la danse c’est quelque chose qu’en étant seul aux commandes je peux explorer librement. La liberté d’être soi est une donnée essentielle dans cette musique, et donc dans ces albums.
(Propos recueillis par Christiane Degrain)
