Président d’honneur du Salon du Livre 2025
Grand entretien : Samedi à 14h30 – Amphithéâtre Landowski
Bernard Minier est en signature samedi et dimanche à l’hôtel de ville.


En une quinzaine d’années, Bernard Minier s’est imposé comme l’un des plus grands représentants du polar en France et dans le monde. Depuis Glacé, son premier roman, il a vendu presque 7 millions d’exemplaires en France et 1,5 million à l’étranger. Il vient à Boulogne-Billancourt avec son 13e opus, H, dont le héros est une fois encore Martin Servaz, un policier atypique, lettré, rugueux, attachant, qui entame une enquête sur une série de disparitions. Il n’est pas le seul à se lancer sur les traces d’un présumé coupable : détectives amateurs sur le net, fans de true crime, présentateur star de talk-show, écrivain de best-sellers, tout le monde part en chasse…
Pourquoi avoir accepté la présidence du Salon du livre de Boulogne-Billancourt ?
La vraie question, c’est : peut-on refuser la présidence d’un salon comme celui-ci ? Boulogne-Billancourt est une ville où sont passés tellement d’écrivains : Verlaine, Nina Berberova, Malraux, Leiris… Sans parler des musiciens, des peintres. Donc, j’aborde la présidence de ce salon avec beaucoup d’humilité et de responsabilité.
Aller à la rencontre de vos lecteurs, qu’est-ce que cela vous apporte ?
J’ai la chance d’avoir beaucoup de lecteurs, mais le lectorat, c’est quelque chose d’abstrait. Dans les salons, il n’est plus seulement un chiffre. Des gens me parlent de mes livres, et à travers eux je comprends pourquoi ils les aiment. Je mesure aussi ce que je leur apporte. Pas seulement de la distraction : une lecture du monde, de la complexité. Lire est une façon de déchiffrer le monde en y mettant de la nuance.
Vous avez publié votre premier roman à la cinquantaine…
Tout à fait, à pile 50 ans, c’était en 2011 : Glacé. J’ai toujours écrit, depuis mon plus jeune âge. Mais je n’essayais pas d’envoyer mes manuscrits aux éditeurs, je trouvais que mes textes manquaient de la dignité nécessaire. Un ami fin connaisseur du polar m’a encouragé après avoir lu les premiers chapitres de Glacé, on connaît la suite : le succès a été immédiat.
Vous dites : « Je pars du réel pour aller vers la fiction » ?
J’ai emprunté cette phrase à Patrick Modiano. Il a dit quelque part : « je pars du concret pour aller vers la fiction ». La pure imagination, ça n’existe pas. On part du réel qu’on transfigure, qu’on transforme. Je me considère comme un écrivain « réaliste », ce qui signifie que je dois savoir de quoi je parle. Je fais un gros travail de documentation avant d’écrire, je vais au contact des spécialistes, je me rends sur les lieux que je décris, en Norvège, à Seattle, en Espagne, à Hong Kong… Nous autres romanciers, nous avons une responsabilité envers nos lectrices et nos lecteurs.
Où se situe H dans la saga Servaz ?
Sans trop divulguer, c’est une vraie remise en cause pour Servaz. Une rupture… D’ailleurs, certains lecteurs m’ont posé la question, à savoir si c’était le dernier roman avec lui. Joker. Là, je travaille sur le prochain avec Lucia (mon autre personnage récurrent). Le suivant, je ne sais pas encore ce qu’il sera.
Dans votre livre, vous intégrez la fascination pour le true crime, comme on en voit un exemple avec cette
quête autour de Dupont de Ligonnès…
Sur l’affaire Dupont de Ligonnès, je suis concerné au premier chef, car – c’est sorti dans la presse – la dernière fois qu’il a été vu par une caméra de surveillance, il avait mon roman Glacé à la main. C’est à cette occasion que j’ai découvert cette fascination pour le « crime véritable », la quête passionnée que mènent des milliers de personnes sur les traces de crimes épouvantables. D’où vient cette fascination ? Que dit-elle de nous ? Le true crime se décline en podcasts, en livres, sur les réseaux, les plateformes de streaming…
Reconnaître le vrai du faux, tel est le vrai sujet du livre ?
Sans aucun doute. On est entré dans l’ère de la « postvérité », comme disait Michel Serres. Les faits ont moins d’importance que les opinions. La science est du reste considérée désormais comme une opinion parmi d’autres. On a de plus en plus de mal à démêler le vrai du faux parmi toutes ces approximations, rumeurs, fake news, et l’IA va accélérer le mouvement. J’ai grandi à une époque où on respectait la science, les philosophes. Il y avait un argument d’autorité. Aujourd’hui, chacun pense que sa voix est autant valide que celle des spécialistes. Romain Gary était a priori contre tous ceux qui croient avoir absolument raison. Car le doute est fécond, il fait partie du savoir…
Vous vous qualifiez de lecteur omnivore. Où vous portent vos préférences ?
J’ai une grosse bibliothèque, difficile de faire des choix… Je lis des romans policiers, mais aussi des essais, du théâtre, de la science-fiction, du fantastique, des BD, des classiques, de la littérature d’avant-garde. Il
faut ouvrir les portes et les fenêtres.
Avez-vous une pression au moment d’écrire ? Le plaisir d’écrire est-il intact ?
La pression la plus grande, je l’ai ressentie au moment d’écrire le deuxième tome : quand vous avez eu du succès avec le premier, vous vous demandez si vous serez l’auteur d’un seul livre. Aujourd’hui, je me lève le matin avec un plaisir immense. J’aime vivre avec mes personnages, au milieu d’eux, les faire exister. Alors oui, il faut trouver une nouvelle idée chaque fois, mais je le vis bien, j’en profite pour lire et pour voyager. J’ai souvent plusieurs idées à la fois, l’inquiétude vient de savoir si je vais choisir la bonne.
Dans le monde actuel, les sujets ne manquent pas… Cette année, vous avez aussi fait paraître un recueil de nouvelles, Les Chats.
C’est le titre d’une des nouvelles. J’ai croisé un jour Bernard Werber qui m’a dit : « Si tu mets des chats sur la couverture, tu vas en vendre deux fois plus » (rires). Il y a des nouvelles anciennes, d’autres récentes, de la SF, du noir, des univers très différents. J’ai eu la chance de faire partie des trois finalistes du prix Goncourt de la nouvelle cette année. Ça m’a confirmé dans mon envie d’écrire autre chose que du polar… Ce que je ferai un jour !
EN BREF
Trois livres qui vous ont marqué ?
Robinson Crusoé, grâce à une lecture à voix haute d’une institutrice en CE2. Perturbation, de Thomas Bernhard, qui se situe dans les montagnes autrichiennes. Le Couteau, de Jo Nesbo, ses polars sont exceptionnels et revisitent le genre.
Un livre de la rentrée littéraire ?
Celui de Giuliano Da Empoli, L’Heure des prédateurs. Une vision qui rejoint la mienne. Et, plus généralement, tout ce que publient des gens comme Edgar Morin.
Ce que vous écoutez en ce moment ?
Un groupe de rock norvégien, Madrugada, et The
Divine Comedy.
Le livre que vous offrez à vos amis ?
Les Mille et un livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, paru chez Flammarion. Une source inépuisable d’idées de lectures, avec en plus une iconographie magnifique.
Un film de référence ?
J’en ai plein, je suis un cinéphile compulsif… Disons Orange mécanique. Kubrick, mais aussi Anthony
Burgess (l’auteur du livre) avaient tout compris avant tout le monde.
Un personnage imaginaire avec qui vous discutez ?
Martin Servaz bien sûr, mon personnage fétiche,
devenu un frère, un double, un miroir. Les mots dans sa bouche pourraient être les miens. Parfois… pas toujours !
