Prix Renaudot essai – Rencontre « Dans les couloirs de l’Histoire »
Samedi à 14h30 – Salons d’honneur de l’hôtel de ville
Alfred de Montesquiou est en signature samedi à l’hôtel de ville.


Alfred de Montesquiou est grand reporter, réalisateur et écrivain, prix Albert-Londres en 2012 et prix Renaudot essai 2025. Il raconte ici la face cachée du procès de Nuremberg, les coulisses où s’agitent les petites mains, traducteurs, photographes. Et aussi les grands fauves envoyés par leurs journaux couvrir le « procès du siècle » : Joseph Kessel, Martha Gellhorn, John Dos Passos, qui se jaugent, entre fêtes arrosées et courses à l’info inédite. Au jour le jour, on voit les dignitaires nazis dans leur box, les frictions entre Alliés, l’Histoire qui s’écrit. « Un livre inédit, stimulant, utile, brillant » (Le Figaro).
Comment vous, qui êtes grand reporter, vous êtes-vous intéressé au procès de Nuremberg ?
Les racines de mon intérêt pour la justice internationale remontent au début de ma carrière de journaliste, lors de mes reportages à l’ouest du Soudan, en 2005. Le conflit dans la région du Darfour s’est transformé en génocide. Ce qui m’a amené à couvrir la Cour Pénale Internationale de La Haye, en charge de juger les crimes commis. Or la CPI est l’héritière directe du procès de Nuremberg.
Pourquoi avoir choisi cet angle, les journalistes du monde entier qui couvrent l’événement ? Pour le regard décalé, pour les personnalités et intérêts si divers ?
L’idée m’est venue en (re)lisant Joseph Kessel, notamment son remarquable recueil d’articles des grands procès – Pétain, Nuremberg, Eichmann. J’ai été frappé par la puissance narrative de sa description de l’audience à Nuremberg, le jeudi 29 novembre, lorsque le procureur Robert Jackson chamboule le calendrier de l’accusation pour projeter un film en salle d’audience. Ces images, ce sont celles tournées par l’armée américaine à l’ouverture des camps de Buchenwald et Dachau. C’est l’article de Kessel — sur la manière dont les 21 nazis dans le box des accusés réagissent à ces insoutenables images de leurs propres crimes — qui m’a poussé à écrire mon livre.
Il y a là des célébrités : Kessel, Dos Passos, Martha Gellhorn… On voit apparaître Willy Brandt
Nuremberg était « le procès du siècle », pensé pour mettre un terme, juridiquement et moralement, à la Seconde Guerre mondiale. Donc le monde entier a envoyé ses meilleurs reporters. Près de 300 journalistes ou écrivains sont venus pendant les 11 mois du procès. J’ai compté 28 nationalités, issues des cinq continents. Plusieurs de ces jeunes reporters vont connaître une grande carrière, dont Willy Brandt (venu en tant que reporter scandinave) qui va s’écarter du journalisme pour se lancer en politique, puis devenir chancelier d’Allemagne de l’Ouest. Un autre jeune Allemand présent s’appelle Markus Wolf, il deviendra chef de la Stasi, les services secrets d’Allemagne de l’Est.
Mais vous vous êtes pourtant attaché à un « modeste » photographe américain et une interprète qui vont tomber amoureux…
Oui, Ray d’Addario est mon personnage principal pour plusieurs raisons, outre le fait qu’il soit très sympathique. Son rôle de photographe militaire lui a donné accès à tous les grands lieux du procès, y compris la prison, à laquelle aucun autre reporter n’avait accès. Et son histoire d’amour incroyable avec Margarete Borufka me paraissait très romanesque. Je précise que tous les éléments du livre sont véridiques, je n’ai rien inventé !
Pourquoi ce titre ?
Au nord-est de la Bavière, Wagner crée l’opéra Le Crépuscule des Dieux en 1876. Quelques années plus tard, en 1888, à Munich, Nietzsche enchaîne avec Le Crépuscule des idoles. Or Nuremberg se trouve presque à mi-chemin entre les deux villes… Et c’est le lieu où s’est définitivement effondrée une certaine idée de l’Homme, du progrès et de la civilisation. Peut-on encore croire en l’humain après la Shoah ?
Sur quelles sources avez-vous travaillé ?
Les témoignages oculaires sont ma source principale : les récits, les articles, les journaux intimes, les recueils de correspondances. Il y a aussi les archives filmées, ou photos, que j’ai recueillies et employées lors du montage du film documentaire accompagnant le livre.
Le livre est passionnant aussi parce qu’il alterne, avec des chapitres courts, percutants, grands moments historiques et morceaux presque intimes. Comment avez-vous fait votre choix dans cette matière immense?
Tout dans le livre est véridique, historiquement juste, et sourcé. Mais l’œuvre romanesque consiste justement à choisir quoi mettre en avant, et dans quel ordre. J’imagine mes personnages un peu comme des touches de piano. Ils vivent leur vie autonome, et moi je les convoque, un par un, en fonction de l’air que j’ai l’intention de jouer.
En vous appuyant sur tout ce travail vous avez réalisé un documentaire pour Arte, pour les 80 ans du procès… que va-t-il montrer ?
Le documentaire (2 h) a été diffusé sur ARTE le 18 novembre, à l’occasion des 80 ans du procès de Nuremberg. Il est rempli d’images d’archives incroyables et de photos, parfois inédites, qui montrent le procès au jour le jour. Il y a aussi les textes des grands écrivains présents, lus par des comédiens qui leur redonnent vie…
(Propos recueillis par Christiane Degrain)
