Salon du Livre de Boulogne-Billancourt

Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Adélaïde de Clermont-Tonnerre est en signature samedi à l’hôtel de ville.

© JF Paga
© Grasset

Voilà un roman qui a fait une irruption au grand galop dans la rentrée littéraire et remporté le prix Renaudot le 4 novembre dernier, écrit par Adelaïde de Clermont-Tonnerre, journaliste, autrice entre autres, du très salué Le Dernier des nôtres (Grand Prix du roman de l’Académie française). Elle s’attaque à un personnage de la littérature dont le nom parle à tous, « la » figure du mal : Milady de Winter. Tout en s’appuyant sur Les Trois Mousquetaires, elle raconte une autre histoire, celle d’une petite fille maltraitée par la vie, qui n’a d’autre choix que se venger. Il faut redécouvrir Milady éclairée autrement, dans ce roman de cape et d’épée revisité, encensé par la critique : « Vous serez emportés par l’élan vital de cette femme » (Sophie Aurenche, RTL), « Le meilleur roman de la rentrée » (Gérard de Cortanze, Historia).

Elle vient de l’enfance. Il a fait partie des auteurs qui m’ont enseigné le plaisir de lecture. Particulièrement Les Trois Mousquetaires et la trilogie les concernant. L’été de mes 12 ans, mes parents m’ont emmenée au Mexique et je n’avais pas pensé à prendre de livres avec moi. Le seul que nous avons trouvé sur place, c’était un gros volume, tellement lourd qu’il faisait mal au bras, mais j’ai bien vite oublié son poids tant il m’a passionnée : Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne, d’Alexandre Dumas. Pendant deux mois, j’ai lu cette trilogie et dès que je l’avais terminée, je la recommençais. Cet été là, j’étais profondément amoureuse d’Athos que je trouvais noble, courageux, j’étais sous le charme de d’Artagnan et de ses complices. Je rêvais d’être Constance, la gentille de l’histoire, si douce, féminine et aimante et bien sûr, je haïssais Milady de Winter, cette femme manipulatrice et cruelle. La femme qu’il ne fallait surtout pas que je devienne.

Clairement, ce livre naît d’un double mouvement : mon amour pour Dumas et une indignation très tardive, celle que j’ai éprouvée en changeant soudain de point de vue sur Milady, en comprenant avec une forme de honte rétrospective, que je n’avais eu aucune compassion pour elle, ni aucune sororité au cours de mes très nombreuses lectures de cette œuvre. Le génie de Dumas fait que pas un instant, depuis de générations, nous n’avons véritablement ouvert les yeux sur ce qui est infligé à cette femme.

Dans Je voulais vivre, elle cesse d’être un personnage secondaire à l’ombre des mousquetaires et elle cesse d’être un pur objet de désir, un élément de l’intrigue, pour devenir une femme à part entière : complexe, blessée, révoltée, passionnée. Je n’ai pas cherché à l’innocenter, mais à la comprendre. Elle a des haines féroces mais elle a, entre nous, d’excellentes raisons de les avoir. Comment devient-on la plus grande méchante de la littérature ? Derrière la manipulatrice se cache une survivante, derrière l’espionne une amoureuse trahie, derrière l’archétype une voix singulière qui peut enfin dire « je ».

Il y a de nombreux regards masculins en fait : le père Lamandre, Athos, Rochefort, James de Winter, Richelieu, des témoins… mais celui de d’Artagnan est particulièrement important parce qu’il est le fil rouge de tout le texte et qu’il se confie à son jeune lieutenant, Philippe de Saint-Chamas. Dans Les Trois Mousquetaires, d’Artagnan est très jeune. Il est à l’âge des certitudes quand il a, dans Je voulais vivre, atteint celui des doutes. J’ai voulu montrer un homme qui sait se remettre en question, qui essaie à toutes forces de comprendre et de regarder les choses en face. Il fait preuve d’un vrai courage et se demande s’il a été du bon côté de l’histoire.

Je crois que les grands classiques vivent précisément parce qu’ils se prêtent à des relectures infinies. Ils sont comme des mines inépuisables : on y revient toujours, mais on n’en extrait jamais exactement la même chose. Chaque époque, chaque lecteur y projette ses obsessions, ses blessures, ses espoirs. Le succès critique et public de ce livre me touche profondément, parce qu’il prouve que ces personnages continuent de nous parler. Redonner une voix à Milady, ce n’est pas trahir Dumas, c’est prolonger son geste : il avait créé une héroïne inoubliable, j’ai voulu lui offrir une chance d’exister autrement, d’être entendue différemment. Réinventer un classique, c’est en réalité le garder vivant. C’est un dialogue entre hier et aujourd’hui, entre une œuvre qui nous a façonnés et notre désir de la faire résonner encore. Et lorsque les lecteurs suivent ce chemin, cela confirme que les grandes histoires n’ont pas de fin.

(Propos recueillis par Christiane Degrain)